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Par Jean-Luc MULYANGA

Résumé 

Ce texte analyse la notion de Souveraineté Populaire dans le contexte de la République Démocratique du Congo (R.D. Congo). Il montre que le contexte où les gouvernants vivent dans l’indifférence, l’opulence et la démission de leurs charges, et que les gouvernés vivent dans une précarité indescriptible constitue le creuset de la lutte pour la (re)conquête de la Souveraineté du peuple. Une lutte que les mouvements citoyens LUCHA et FILIMBI incarnent dignement. 

Introduction 

Cette réflexion se veut une autopsie de la question de la Souveraineté Populaire en République Démocratique du Congo (R.D. Congo). Partant d’une approche critique, nous entendons exposer notre propos dans le sens d’une analyse en posant quelques questions qui nous serviront de fil conducteur : Qu’est-ce que la Souveraineté Populaire ? Peut-on dire que le peuple congolais est souverain ? Est-ce que les mouvements citoyens œuvrant en R.D. Congo (LUCHA et FILIMBI) sont des expressions de la Souveraineté Populaire ? Ces questions se polariseront sur trois axes : (1) une analyse générale de la question de la Souveraineté Populaire ; (2) une analyse de la question de la Souveraineté Populaire dans le contexte congolais ; (3) et les mouvements citoyens (LUCHA et FILIMBI) comme expression de la Souveraineté Populaire en R.D. Congo. 

II. La souveraineté populaire dans le contexte congolais 

Qu’en est-il de la Souveraineté Populaire en R.D. Congo ? Serait-elle en panne ou mal partie même après son accession à l’indépendance ? Car l’on serait tenté de croire que l’indépendance baliserait le chemin exodique de la crise sociopolitique actuelle, ou ferait sortir la R.D. Congo de la grande nuit[1]! Il est, peut-être, temps de (re)conquérir une Souveraineté Populaire au Congo. Le désir de rupture avec l’ordre sociopolitique en place doit être un cri de cœur pour un changement radical. 

La situation sociopolitique actuelle de la R.D. Congo nous permet de percevoir d’ores et déjà, grâce à la nouvelle génération congolaise, l’invention des nouvelles idéologies et la lutte pour leur réalisation. C’est le cas des mouvements citoyens tels que FILIMBI (« sifflet » du Swahili), LUCHA (Lutte pour le Changement), NOGEC (Nouvelle Génération pour l’Émergence du Congo), CLC (Comité Laïc de Coordination), Les Congolais debout, etc. Ces citoyens congolais sans armes, qui bravent crépitements des balles et gaz lacrymogènes, défient policiers et militaires, acquis à un ordre totalitaire. Ils choisissent de rester en prison et rejettent une prétendue « grâce présidentielle ». Ils disent non à un accord politique en brandissant le contrat social sur la place publique et exigent le respect de celui-ci. Ils acceptent de descendre sur la rue, quand ceux qui doivent s’occuper au mieux de leurs problèmes, démissionnent de leurs charges. Ces mouvements sont, dans la majeure partie, un succès et un honneur pour un combat noble et digne. Ils rappellent à chacun sa place ainsi que son rôle dans la société. Ils influencent, au quotidien, le respect de la Constitution, des droits et devoirs de chaque citoyen. Ce sont là des empreintes ou des signes qui marquent déjà la (re)conquête d’une Souveraineté Populaire en R.D. Congo. Les partisans de ces mouvements citoyens ne prônent rien d’autre qu’une rupture avec un ordre sociopolitique inopérant et injuste, expert en manœuvres politiciennes, et proposent le respect de la loi fondamentale. Ils sont non-violents, ils évoluent dans un environnement hostile, ils n’acceptent pas l’argent qu’on leur propose pour qu’ils se taisent et aller en prison ne leur fait guère peur. 

Certes, les empreintes et les signes marqués par ces mouvements citoyens (principalement LUCHA et FILIMBI) font croire à une lutte contre un système sociopolitique inopérant. Cette lutte montre, donc, que le peuple congolais n’est pas encore souverain au sens où nous comprenons la Souveraineté Populaire comme la faculté pour le peuple congolais d’avoir le dernier mot sur ceux qui le gouvernent et sur la façon dont ce gouvernement est exercé. Le peuple congolais tente, par bien des moyens, de retrouver son pouvoir qu’il a député en dénonçant un certain pouvoir illégitime, une certaine passivité de l’opposition congolaise, et en conscientisant le peuple congolais à se lever pour réclamer ses intérêts manipulés par ceux qui doivent s’occuper de lui. 

Aussi, il se laisse constater que, souvent, le premier responsable de ses malheurs, c’est le peuple lui-même. Par sa passivité et son inaction, c’est parfois lui-même qui se fabrique des dictateurs, des démissionnaires, des irresponsables, des indifférents, etc. Le peuple supporte que ceux qui le gouvernent prenne tout car il est habitué à l’État-providence[2]. Certains dignes fils du pays se laissent prendre en otage par des décisions inadmissibles. Le peuple devrait, donc, comprendre que ce n’est pas l’État qui doit tout faire pour lui. D’autant plus que ce n’est pas l’État qui a le dernier mot sur le peuple, mais celui-ci sur ceux qui le gouvernement et sur la manière dont ce gouvernement est exercé. C’est en cela que se définit la Souveraineté Populaire. 

Que conclure? 

Le but de notre analyse était de faire une autopsie de la question de la Souveraineté Populaire en R.D. Congo. Nous avons argumenté, donc, notre propos en trois moments. Le premier a été une analyse générale de la question de la Souveraineté Populaire. Le deuxième a cherché à savoir si le peuple congolais pouvait-il être appelé souverain. Et le troisième moment, a scruté la possible expression d’une Souveraineté Populaire au travers des mouvements citoyens phares de la R.D. Congo : le cas de LUCHA et FILIMBI. 

Bref, notre R.D. Congo est en comma et se meurt à petit feu. Si d’après Épictète, « le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance, mais le refus de savoir », le Congo meurt de ne pas savoir les fléaux qui le tuent. La situation sociopolitique actuelle devient une gangrène tellement profonde que si nous ne nous donnons pas la peine d’ausculter, d’analyser en profondeur les fléaux et les maux qui tuent la R.D. Congo : il serait impossible d’éviter l’amputation de ses deux jambes ; ce qui semble être inévitable[3]. Il revient au peuple de s’engager massivement dans la poursuite de la Souveraineté Populaire et participer, quotidiennement, à sa réalisation. Ensemble, nous devons accepter d’agir, dès maintenant, ou subir durement les effets de la piètre gestion sociopolitique en R.D. Congo. Car laisser la situation évoluer telle quelle, c’est conduire notre pays à la dérive. Chaque Congolais est convié à penser le Congo, tout en pansant ses plaies. 

N.B. : Vous pouvez trouver l’intégralité de cet article dans la revue Chiedza [Popular sovereignty in contemporary Africa], n° 1, Vol. 22, Harare, Mai 2020, pp. 95-109.



[1] MULYANGA LUPINDA J.-L., « De notre pauvreté à notre libération : Une lecture congolaise de l’Exode ». K.Y. YANTÛMBI & B. NGOY FIAMA(Re)penser la pauvreté : la R.D. Congo à l’horizon 2050 (Argumentaction. Revue transdisciplinaire) Volume II, n°3, 2020, imprimé en RDC, p. 36. 

[2] Cf. KENGO WA DONDO L., La passion de l’État, L’Harmattan, Paris, 2019, imprimé en France.

[3] Cf. MANZUETO J.-C., L’âme perdue d’une nation. Devant le désarroi d’un peuple, Éd. JCM, Johannesburg, 2015, imprimé en RSA, pp. 81-82.